Le 15 aoĂ»t 2020, lâalpiniste Simon Gietl, nĂ© en 1984 dans le Tyrol du Sud, escaladait avec son compagnon de cordĂ©e Andrea Oberbacher les 21 longueurs de corde de la voie « Can you hear me? » sur la paroi ouest de la Cima Scotoni (2 874 m). Un enchaĂźnement en libre pour lequel il se prĂ©parait depuis sa premiĂšre ascension en solo de cette voie en 2018, et une promesse tenue, une promesse empreinte de sentiments mĂ©langĂ©s de bonheur et de nostalgie
La mĂ©tĂ©o sâest montrĂ©e clĂ©mente avec Andrea et moi en ce samedi matin ensoleillĂ©. Nous nous sentions tous deux parfaitement prĂ©parĂ©s, pleins dâĂ©nergie et de motivation. Nous avions dĂ©cidĂ© de renoncer au cafĂ© rĂ©glementaire du refuge Scotoni pour dĂ©marrer trĂšs tĂŽt au pied de la paroi. AprĂšs un dĂ©but dâascension rĂ©ussi et prometteur, je me trouvais cependant dĂšs la troisiĂšme longueur de corde face Ă mon premier dĂ©fi : une paroi friable, particuliĂšrement dĂ©licate et en cheminĂ©e qui, mĂȘme avec la meilleure volontĂ© du monde, ne permettait pas une ascension fluide. Mon optimisme a fondu avec une rapiditĂ© effrayante, quand je repense Ă lâĂ©tat dâeuphorie dans lequel jâĂ©tais juste avant. Et la longueur de corde suivante fut encore plus difficile. Des distances importantes entre chaque prise, des sĂ©quences de mouvements risquĂ©es et des roches dangereuses ont fait de cette section une premiĂšre mise Ă lâĂ©preuve. Plusieurs fois, jâai perdu lâĂ©quilibre sur la paroi glissante et humide, et ce nâest quâavec beaucoup de chance que jâai pu me remettre dans une position stable pour Ă©viter de basculer. Au point critique de cette longueur de corde, jâattrapais une prise glissante jusquâĂ enfin atteindre une saillie dĂ©cisive. Je soufflais. Un peu paniquĂ©.
PAS DE LĂGĂRETĂ, PAS DâENCHAĂNEMENT
Je me mettais inutilement sous pression. Et je me lâĂ©tais infligĂ©e tout seul. Il fallait que je rĂ©flĂ©chisse pour dĂ©terminer pourquoi cette voie Ă©tait si particuliĂšre et si importante pour moi. Pourquoi je me mettais tout seul sous pression au point de ne pas ĂȘtre en mesure Ă ce moment lĂ de mettre de la lĂ©gĂšretĂ© dans mes gestes et de trouver mes enchaĂźnements.
Deux ans auparavant, jâavais rĂ©ussi en solo la premiĂšre ascension de cette voie impressionnante. En rĂ©alitĂ©, jâaurais dĂ» la monter avec Gerhard Fiegl. Il avait eu lâidĂ©e et avait conçu tout lâitinĂ©raire dans sa tĂȘte. Gerry et moi avions dĂ©jĂ depuis longtemps envisagĂ© cette expĂ©dition et jâavais dĂ» lui promettre de ne pas effectuer cette ascension avec un(e) autre que lui. La veille de son dĂ©part pour le massif de lâAnnapurna, nous nous Ă©tions tĂ©lĂ©phonĂ© et nous en avions parlĂ©. Lorsque jâai appris quâil Ă©tait mort, jâai Ă©tĂ© totalement Ă©branlĂ©. Pendant longtemps, je me suis refusĂ© Ă penser Ă notre projet. Et pourtant, jâai Ă©tĂ© capable plus tard de surmonter mon chagrin. Et parce que je lui avais promis de tenter la voie « Can you hear me? » uniquement avec lui, je lâai grimpĂ©e en solo. Depuis, lâidĂ©e dâun enchaĂźnement en libre ne mâavait plus quittĂ©, ce chapitre nâĂ©tait pour moi pas encore clos.
UN PROCESSUS DE MATURATION
Nous avions deux annĂ©es de prĂ©paration complĂšte derriĂšre nous. DĂ©jĂ au cours de ces deux annĂ©es, Ă chaque vĂ©rification des longueurs de corde, la frustration se faisait sentir. Les endroits les plus difficiles de lâitinĂ©raire sont dâun niveau de difficultĂ© dix et chaque fois je perdais la foi, pour ensuite toujours la retrouver. Ces pĂ©riodes de tiraillements concernaient surtout la sixiĂšme longueur de corde que je nâarrivais pas Ă grimper, mĂȘme aprĂšs plusieurs essais lors desquels jâĂ©tais particuliĂšrement concentrĂ©.
Et aujourdâhui, un Ă©chec mental puis physique me menaçait dĂ©jĂ ici dans la troisiĂšme longueur de corde ! Je prenais une grande respiration et je pensais Ă Gerry. Puis je tournais toute mon attention vers la paroi et me concentrais sur les enchaĂźnements tactiques. Je nettoyais les prises des passages suivants et testais les enchaĂźnements de prises les plus difficiles. Un regard sur lâheure me donna la poussĂ©e nĂ©cessaire : si je voulais y arriver, il fallait que je me mette en route immĂ©diatement. Puis enfin : câĂ©tait comme si le stress de la rĂ©ussite et les gestes dâescalade maladroits sâĂ©taient envolĂ©s dâun coup. Lâagitation et lâincertitude avaient disparu. Je vivais mes enchaĂźnements.
Ce sentiment mâaccompagna tout au long des sections dĂ©cisives suivantes, des larges surplombs jusquâĂ lâanse salvatrice. Jâavais rĂ©ussi Ă passer le point le plus difficile et le plus Ă©prouvant ! Andrea et moi, nous nous fĂ©licitons sans plus attendre, sachant que 14 autres longueurs de corde nous attendent encore pour atteindre le sommet. Et plus nous approchions de notre objectif, plus les efforts et la tension laissaient place Ă la sĂ©rĂ©nitĂ©.
AVEC GERRY AU SOMMET
ArrivĂ© au sommet, je posai ma tĂȘte un instant sur la dolomite pĂąle et laissai libre cours Ă mes pensĂ©es. Gerry mâavait accompagnĂ© tout au long de la voie, il mâavait regardĂ© et soutenu mentalement dans les moments importants. Je le ressentais trĂšs fort. Andrea et moi Ă©tions ravis de cet enchaĂźnement en libre rĂ©ussi. JâĂ©tais aussi un petit peu nostalgique : aujourdâhui une boucle a Ă©tĂ© bouclĂ©e. Un projet que jâavais prĂ©parĂ© pendant des annĂ©es avec beaucoup de cĆur et de force touchait maintenant Ă sa fin : une promesse tenue, un succĂšs et aussi un adieu.
LorsquâAndrea et moi nous sommes serrĂ©s dans les bras en nous fĂ©licitant, nous pensions Ă Gerry. Nous lui avons offert cette victoire au sommet. Il Ă©tait pour moi un ami et compagnon de cordĂ©e, mais aussi une source dâinspiration pour une aventure quâil ne pouvait malheureusement plus poursuivre lui-mĂȘme. Sa nature, son sourire et sa façon dâĂȘtre devaient ĂȘtre conservĂ©s pour toujours en mĂ©moire grĂące Ă la voie « Can you hear me? » sur la paroi de la Cima Scotoni.
Oui. Nous Ă©tions sĂ»rs que Gerry pouvait nous entendre. Ă 2 874 mĂštres dâaltitude, on est en effet trĂšs prĂšs du ciel.