FRANÇOIS CAZZANELLI

ENCORDAGE COURT

FRANÇOIS CAZZANELLI, FRANCESCO RATTI ET LEUR LONGUE TRAVERSÉE HIVERNALE DE LA VALTOURNENCHE

UNE AFFAIRE INTERGÉNÉRATIONNELLE

Ces montagnes, François Cazzanelli en rêve depuis toujours. On pourrait même dire qu'il s'agit d'une véritable affaire intergénérationnelle. Tout a commencé au mois d'août 1940 : Alfredo Perino, accompagné des deux guides de mon-tagne Luigi Carrel "Carrellino" et Marcello Carrel franchissent les Grandes et les Petites Murailles pour la première fois. Ils y installent deux bivouacs : le premier sur le Col des Grandes Murailles, le second sur le Col Budden.

Quelques années plus tard, en aout 1947, deux autres guides de montagne, Ferdi-nando Gaspard et Bruno Bich franchissent le Mont Cervin et les Grandes Murailles pour la première fois accompagnés de Madame Carla Durando. Ils y sont parve-nus avec seulement deux bivouacs : ils partirent du rifugio Horli et atteignirent le sommet du Mont Cervin à 6h, progressant vers le sommet des Grandes Murailles, où ils trouvèrent pour Carla un endroit pour bivouaquer. Au cours de la soirée, Ferdi-nando et Bruno atteignirent le sommet de la Dent d'Heren, puis redescendirent vers le bivouac organisé plus tôt. Le jour suivant, ils atteignirent le Château des dames, où ils installèrent le deuxième bivouac, pour descendre le jour d'après.

Décembre 1985. Marco Barmasse et Valter Cazzanelli, père de François, franchi-rent pour la première fois les Grandes et les Petites Murailles durant l'hiver. Malheu-reusement, ils durent abandonner leur expédition sur les sommets du Mont Cervin et de la Dent d'Heren en raison des mauvaises conditions climatiques, évidentes dès le départ. L'étape suivante remonte au mois d'août 2018 : François Cazzanelli et Kilian Jor-net Burgada qui relièrent pour la première fois les Grandes et les Petites Murailles en un jour seulement, en partant de Cervinia et en revenant en seulement 10 heures et 59 minutes, après une « promenade de santé » de 23 km et 3 300 mètres de déni-velé vertical.

UN BON PLAN

Certaines pensées sont tenaces, et ne quittent jamais ton esprit. Il ne se passe pas un jour sans que François ne regarde cette ligne qui traverse le ciel, il ne se passe un jour sans qu'il repense à son histoire. Et il ne se passe pas un jour sans qu'il ne pense à écrire le chapitre suivant. Ce devait être en hiver : plus difficile, bien sûr, mais d'autant plus stimulant. Le par-cours devait être complet, d'est en ouest, sans aucun raccourci, quel qu'il soit. Le long de cette ligne se trouvent ses endroits préférés, qu'il connaît comme sa poche, explorés tout au long de sa vie. La cabane Carrel, un phare, une bouée de sauve-tage dans l'immensité de la verticalité du Mont Cervin : les deux Jumeaux et le vide qui les sépare, que l'on ne peut pas descendre en rappel sans savoir précisément ce que l'on fait. Puis le Punta Lioy, l'antre du loup du projet, le point le plus difficile, où l'émotion et l'exaltation du vide qui nous entoure sont à leur comble.

Pour une telle entreprise, tu as besoin d'un partenaire. Je dirais même plus, il te faut le partenaire. Le bon partenaire, celui avec lequel le contact passe immédia-tement, celui qui te comprend et que tu comprends, sans même avoir besoin de parler. Francesco. François et Francesco sont comme le feu et la glace, opposés, mais complé-mentaires. Les deux faces d'une même pièce. L'un ardent, hyperactif et créatif, l'autre taciturne, songeur et réfléchi. Ce sont chacun de formidables alpi-nistes possédant de nombreuses années d'expérience ; ensemble, ils forment la parfaite cordée, une équipe aux qualités physiques, psychologiques et cogni-tives, prête à relever tous les défis.

À PLEINE VITESSE

Une aussi longue crête s'attaque à pleine vitesse. Elle est longue, bien sûr, mais pas seulement. La vitesse sur ce type de terrain te fait sentir vivant, comblé, libre. C'est un retour à ses origines, une confrontation des plus pures et des plus sincères avec les montagnes. En enlevant ce qui n'est pas essentiel, il ne reste que ce qui est fondamental : on oublie la chaleur, le froid, la soif et la faim. Il ne reste que le désir pur et ardent de continuer à grimper, de continuer à suivre la ligne pour profi-ter pleinement de ce moment. C'est ce qu'il reste, avec ton partenaire. Car tu n'es pas seul. Tu es avec un autre être humain qui a choisi de placer sa vie entre tes mains et a accepté de prendre la tienne entre les siennes. Et ce pacte, cette alliance sacrée est la base de toute cor-dée, et devient encore plus forte si tu choisis un encordage court.

SOUS TON NEZ, OU PLUTÔT AU-DESSUS

Si tu es né et as grandi à Cervinia, cette crête s'est toujours trouvée sous ton nez. Ou plutôt au-dessus, pour être précis, mais cela ne change rien au fond.
Cette crête s'étend comme une arche, une immense étreinte qui ferme l'horizon au nord. Elle commence sur le Plateau Rosà, ce plateau glacé qui forme une ter-rasse naturelle depuis laquelle on peut admirer la splendeur de l'une des mon-tagnes les plus emblématiques des Alpes, le Mont Cervin. Elle continue vers l'ouest, telle une couronne placée sur la tête de la Valtournenche, d'abord le long des Grandes Murailles, puis le long des Petites Murailles. Le point le plus bas, si l'on peut dire, est le Mont Blanc du Créton, juste au-dessus de Bionaz. Une ligne naturelle, à l'emplacement local, mais aux dimensions et aux difficultés himalayennes : plus de 30 kilomètres de crête, ponctués par une vingtaine de sommets, qui représentent à eux seuls un engagement de taille : Furggen, Mont Cervin, Punta Maquignaz, Pun-ta Bianca, Dent d’Herens, Punta dei Cors, Punta Lioy, pour ne citer que quelque unes de ces incroyables tours de roches et de glace.

LE CŒUR ET LES TRIPES

Janvier 2020, peu avant Valtournenche, peu avant que le monde ne s'arrête de tourner. Une saison parfaite, avec une glace solide et uniforme à l'image de la haute pres-sion centrée sur les Alpes occidentales. Lorsque Francesco reçoit l'appel de Fran-çois, il est déjà en train de préparer son équipement. Cela prend quatre jours, avec pas moins de quarante heures passées à grimper, caressant les écailles du dragon avec délicatesse et détermination. Cela demande efforts et persévérance. Des nuits passées dans le froid mordant des bivouacs en al-titude. Cela demande du courage et de la passion. Mais rien ni personne n'arrête une telle cordée. Cela prend quatre jours, et la liaison hivernale du Plateau Rosà au Château des Dames s'inscrit dans l'histoire.

ENCORDAGE COURT

Il n'existe probablement pas de manière plus délicate et intime de se déplacer dans les montagnes. Quelques mètres seulement te séparent de ton partenaire, quelques mètres destinés à rester. Car lorsque tu avances en encordage court, il n'y a aucun point d'ancrage, aucune vis à glace, aucun piton : si ton partenaire glisse, tu dois le retenir. Si tu ne le retiens pas, vous tombez tous les deux. C'est un outil dé-licat et puissant : tu économises beaucoup de temps, si tu sais te déplacer correc-tement ; autrement, tu cours droit à la catastrophe. Avec un pied stable et un pas régulier, tu dois faire tout particulièrement attention à ton partenaire. Tu dois tou-jours penser pour deux. François et Francesco ne connaissent que trop bien la chanson. La pratique, après quelques expériences, semble le confirmer : ils fonctionnent bien ensemble, comme le mécanisme rodé d'une montre, ils se connaissent parfaitement et peu-vent prédire les mouvements et les pensées de l'autre. Et c'est le dernier rouage, le plus important, encore plus que les conditions météorologiques ou l'état de la glace qui, en de nombreux points, est la seule chose qui maintient cimenté ce fais-ceau de pierres, tout comme les écailles sur le dos d'un dragon. C'est possible.

Une autre histoire, une autre page écrite dans ce grand livre de roches et de glace qu'est la Valtournenche. Un point d'arrivée, mais presque un point de dé-part. Pour François et Francesco, qui aspirent déjà à d'autres horizons. Mais égale-ment pour ceux qui leur succéderont.